Logos, Gnômê, Tropos

Selon Maxime le Confesseur,
l'homme a d’un côté, le logos providentiel (sa « raison d’être ») que le Logos (le Verbe de Dieu) dépose en chaque existant, qui oriente sa nature vers son accomplissement en Dieu ; de l’autre, le libre-arbitre (gnômê) par lequel l’homme choisit ou non de coopérer avec ce mouvement.
Mais si les logoi sont comme des « rails » providentiels, et si l’on constate empiriquement que nos tentatives pour en sortir échouent souvent (répétition des schémas, des blessures, des échecs), où se niche alors la liberté ?
Maxime semble-t-il répondrait par plusieurs distinctions :
Le logos de nature ≠ le tropos d’existence.
Le logos est ce que Dieu veut pour la nature humaine en général (être à son image, capable d’union). Mais le tropos – la manière concrète, singulière, historique dont chaque personne vit cette nature – est laissé à sa liberté. Les « rails » ne déterminent pas le tropos. Ce qui se répète dans votre vie (types relationnels, événements), ce n’est pas le logos providentiel, mais plutôt l’effet cumulé de choix antérieurs, des péchés du monde, des conditionnements. Maxime dirait : votre liberté n’est pas empêchée par Dieu, mais elle peut être encombrée par les conséquences du péché (le sien et celui des autres).
Le libre-arbitre comme pouvoir de « plier » le logos sans le briser.
Chez Maxime, la liberté n’est pas d’abord la capacité de choisir entre des possibles indifférents, ni de « bifurquer » hors de sa nature. C’est le pouvoir, à l’intérieur des limites de son logos, d’orienter celui-ci vers Dieu ou vers soi-même. Même sur des « rails », le train peut accélérer, ralentir, dérailler (par le péché), ou au contraire s’ajuster. La répétition des schémas douloureux n’est pas l’absence de liberté : c’est l’exercice habituel, non réfléchi, d’une liberté qui se prend elle-même pour son propre but ( la philautie, l’amour de soi). Face à ce quel'n peut percevoir comme de l’impuissance, Maxime verrait l’épaisseur du péché habituel – mais pas un déterminisme ontologique.
Le rôle de l’ascèse et de la grâce.
Si l'expérience vous dit que « les efforts pour changer bifurquent peu », Maxime ne serait pas surpris : sans l’ascèse (vigilance, prière, combat contre les passions) et sans la grâce, le libre-arbitre reste prisonnier de ses propres répétitions. La liberté maximale, chez lui, n’est pas de choisir autre chose à chaque instant, mais de devenir tel que l’on choisit toujours bien – comme le Christ, dont la volonté humaine était pleinement libre parce qu’elle était pleinement déifiée. En ce sens, le constat de répétition n’invalide pas le libre-arbitre : il montre au contraire qu’il a besoin d’une guérison.
Reste quoi du libre-arbitre, alors ?
Il reste ce par quoi vous pouvez – même faiblement, même entravé – dire « non » à la répétition une fois, puis deux, puis poser un acte vraiment neuf. Il reste le pouvoir, non pas de sortir des rails (le logos de votre nature est un don bon), mais d’en interpréter la mélodie autrement. La répétition des échecs n’est pas la preuve de l’absence de liberté : c’est celle de la lenteur de la guérison. Maxime dirait : ne mesurez pas votre liberté à votre capacité d’échapper à votre histoire, mais à votre capacité d’y consentir autrement, de la transfigurer – fût-ce par des « bifurcations » minuscules, que Dieu, Lui, voit.
En définitive, pour Maxime, le libre-arbitre n’est jamais annulé par les logoi providentiels ; il est plutôt enveloppé par eux. Et c’est justement parce que les rails existent que la liberté a quelque chose d’intéressant à faire : non pas les fuir, mais les parcourir dans l’amour.